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Mises à jour 12 mars 2008: |
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Définition de CIBOIRE :
civoire XIIe ; ciborium ;
gr. kibôrion, voulant dire
« fruit du nénuphar d'Egypte ».
Vase sacré en forme de coupe où l'on conserve les hosties
consacrées pour la communion.
~ 1 ~
Je suis prêtre d'Amon, le dieu caché, le dieu unique, celui qui est, qui a été et qui sera de toute éternité. Son royaume est le non-temps, là où chaque instant est une Lune, et où une Lune dure dix-sept mille moissons.
Mon sacerdoce est inné.
Depuis mon enfance, j'ai toujours su que je serai son outil, sa faux, son Prophète. Et il en a ainsi été. Parce que les destinées humaines lui appartiennent.
Je contemple le Soleil, son disque d'or. Râ. Ma tâche consiste à jeter des sorts et, surtout, à prédire l'avenir. Sinon, je prépare des amulettes, des ouvertures et des incantations. On marche jusqu'à cinq journées pour écouter mes oracles. Pour rien, parce que le futur s'est déjà réalisé.
La seule chose que j'apprécie vraiment, ce sont mes bijoux : mes colliers sacrés de prêtre d'Amon en lapis-lazuli, mes bagues en or, mes bracelets, mon pectoral et mon sceau. Ce sont mes seules possessions avec mes vêtements de lin. Je n'ai rien d'autre. Son temple est ma maison.
Je suis prisonnier de son temps.
Pourquoi suis-je ici ? Je ne sais pas. Pourtant, le temps est mon ami puisque je suis prêtre d'Amon celui qui illumine les Deux Terres de ses rayons, qui crée la semence des hommes et des dieux, et surtout qui rajeunit de lui-même. Mais malgré cela, je ne peux m'empêcher de trouver le temps long.
J'ai hâte de mourir pour ne plus avoir à attendre. La mort est la seule porte de l'éternité mais peu osent l'ouvrir d'eux-mêmes.
Lorsqu'on connaît le futur, l'existence perd son goût. En ce moment même, un homme marche jour et nuit pour me voir. Son cœur bat d'impatience, son âme frisonne par avance. Parce qu'il ne connaît pas la réponse à sa question. Moi, je la connais et c'est pour cela que j'attends la mort car connaître le futur c'est connaître l'ennui. Le futur est l'ennemi du progrès. Si l'archer sait où sa flèche va frapper avant même qu'il ait bandé son arc, il a perdu une guerre qu'il n'a pas menée.
Lorsqu'on connaît le futur, on ne peut pas aimer. Je suis prêtre parce que je ne peux aimer. Si j'aime, je perds mes pouvoirs. Et si j'aime, avec mon pouvoir, je connaîtrai à l'avance la fin de mon amour. C'est cela être prisonnier du temps, ne pas pouvoir aimer, mais lire l'avenir dans les flammes ou les roseaux.
Tous me regardent comme Dieu. Mais ils ne savent pas que j'envie leur aveuglement et leurs impatiences. La mort ne vient jamais chercher ceux qui la contemplent. Au contraire, elle s'enroule autour de celui qui la désire comme une femme. Elle laisse supposer, elle laisse deviner mais elle ne se laisse pas goûter. Je me marierais bien avec elle. Au moins, je serai assuré que ma femme ne prendra jamais une ride. Mais la mort est déjà la compagne d'Anubis, le peseur d'âmes et le scrutateur de reins.
Aujourd'hui, les rayons de Râ ne percent pas mes yeux et la douceur de l'air caresse mon crâne chauve. J'ai allumé un roseau pour éloigner les moustiques et sa fumée âcre me tourne l'âme. Comme les anciens, je mâche sa tige et ce goût sucré de fruit mûr me donne l'impression de manger du bois. Le bout du roseau brûle lentement en formant des cercles qui se rapprochent progressivement du centre. Je le hume, je le respire, je le laisse m'enivrer jusqu'à ce que mes yeux ne puissent plus supporter, piqués par la fumée épaisse. Ce soir, pas un seul moustique ne m'approchera le crâne. Et une fois de plus, je donnerai l'avenir à l'imprudent qui me le demande dans le sanctuaire.
Ce qui les pousse à connaître l'avenir ? La peur. La peur du futur. Mais Il accueille leurs peurs avec bienveillance puisqu'Il leur répond à travers mes lèvres.
Devant moi se tient un marchand, riche d'après ses vêtements, et s'il ne cache pas leur qualité, c'est qu'il a fait un don important au temple. Il me regarde un peu surpris, sans doute s'attendait-il à voir un vieillard. Il s'est assis et tourne et retourne ses mains les unes dans les autres. Je mâche la tige du roseau et continue à respirer sa transformation. Mon esprit s'allège, s'allège, et ce marchand dégoulinant maintenant de sueur se demande même s'il n'a pas commis une erreur, tandis que le Cherheb me tend le rouleau où ses questions sont inscrites. Clignant des yeux, je lis à travers les couches de fumée. Rendant le papyrus au prêtre scribe, je baisse mes paupières pour supprimer toute lumière afin que le roseau puisse enrober mon esprit. Et soudainement, ma bouche s'ouvre sans même que je ne pense à quoi que ce soit, ou même, que je lui demande de s'ouvrir.
Je ne m'entends pas très bien lorsque je parle. Amon parle à travers moi.
Un silence d'Ouverture de bouche s'est abattu sur l'assistance. Pendant que mes lèvres s'agitent, j'observe la scène : Ue'bs, Troisièmes Prophètes et Seconds Prophètes écoutent, et autant de musiciens, membres du palais, fidèles et esclaves disséminés devant les colonnes. Je m'écoute aussi :
Celui par lequel tu respires,
Celui qui t'a créé avant même que tu n'existes,
Celui qui tient l'univers dans sa main.
Te parle enfin.
A peine Ses paroles ont-elles franchi mes lèvres que l'assistance s'est agenouillée sur le sol, front contre terre. Devant moi, que des dos blancs. En même temps, je vois la vie de cet homme défiler devant mes yeux. De sa naissance, de son enfance jusqu'à sa mort. Au ralenti. Sa vie complète, dans les détails, de ce qui lui a été fait et de ce qu'il va faire, de sa femme, de ses esclaves et de ses comptes. Je suis lui et je comprends, sens, vis, analyse chacune de ses actions.
Je ne peux pas le juger car je suis lui en même temps que moi. Et lui, comme les autres, sent l'absence de temps. Le sang s'est retiré de son visage, et, gris comme un brouillard, il a une envie saisissante de se soulager de son urine.
Lorsque Amon est présent, le temps s'arrête. Seul le doux et intermittent crépitement du roseau reste audible. Même l'esclave chargé de m'éventer a interrompu son geste, tremblotant. Ainsi est la sagesse de l'Unique. Quand Amon se mêle au temps humain, celui-ci se comprime, s'arrête pour lui rendre hommage. Les hommes ne savent pas qu'on peut parler au Temps et ils seraient bien surpris d'apprendre que lui aussi possède une âme. Même s'il commande aux vents, aux océans, au Soleil et à la Lune et s'il caresse de ses mains les seins des jeunes filles, peu savent qu'il nous entend. Moi, je parle au Temps, mais pour d'autres raisons. C'est le seul qui soit suffisamment patient pour m'écouter des nuits entières. Le parfum du roseau m'emplit, m'enivre et mes lèvres s'ouvrent à nouveau :
Tu attends beaucoup d'or de la vie.
Tu en auras, plus qu'il ne t'en faut.
Mais tu as peur pour ta survie,
Et c'est ton défaut
Tes créances seront payées,
Toutes, n'aie crainte
A la prochaine Lune.
De tout temps il était dit que cet homme viendrait Le/me voir dans ce sanctuaire. Je le savais, il ne le savait pas. Je devais être au rendez-vous temporel pour qu'il puisse donner, dans une centaine de lunes, une partie de son or au temple, afin qu'il puisse survivre au temps. Sans lui et sans moi, les colonnes du temple d'Amon ne se dresseraient pas pour prouver sa splendeur aux générations futures.
Les vrais dieux sont ceux dont les temples résistent au temps. Les autres n'ont simplement pas assez de pouvoir. Et Lui, l'Unique, le Seul, le savait. C'est pourquoi Amon répondra toujours aux humains, à ceux qui lui posent des questions.
Maintenant j'avale directement la fumée du roseau. Mon esprit est comme une barque sur le Nil, transporté par les vagues clapotant contre mes oreilles. Quelqu'un d'autre se trouve devant moi, mais cela ne m'intéresse plus. Je ne m'entends plus parler, je ne sens plus mes lèvres bouger. Je n'existe plus. Il prend ma place et je meurs à ce moment-là. Je ne sais même pas si mon cœur continue à battre.
Quelle importance ? Je suis hors du temps. Ils découvriront dans une ou cent lunes, peu importe, que les paroles qui viennent de traverser mes lèvres se réaliseront mot pour mot et ils frissonneront d'angoisse : le futur n'est pas aussi aléatoire qu'ils le pensaient. Et ils commenceront alors à frémir.
Comment en effet un événement peut-il se réaliser avec autant de précision quatre-vingt-dix-sept lunes plus tard ? Parce que Amon a déjà écrit le destin de chaque homme. Et moi, j'ai reçu le don de lire dans les rouleaux de mon dieu. A cause de cela, ils viennent tous me demander l'avenir. Mais moi, je ne rêve que de pouvoir aimer. Mais dès que je lève les yeux sur une femme, que son sourire parle à mon cœur, aussitôt mes sens se transmuent et je vois mon avenir avec elle. Parfois cela dure moins d'une Lune parfois plus. Parfois elle meurt avant moi, parfois je meurs avant elle. Moi, je voudrais qu'on ouvre la porte de l'éternité ensemble. Mais je ne crois pas que cela soit possible, c'est pourquoi je ne peux rester avec une femme dont je connais à l'avance la date du départ sur la barque d'Amon. Car ma tristesse et mon deuil ne seraient jamais sincères.
Quelquefois, je pose simplement mon regard sur un homme et aussitôt, sa destinée s'ouvre devant moi, tel un rouleau. Quelle triste existence pour un homme que de vivre parmi ses semblables et de ne pouvoir partager leurs joies et leurs misères. Je ne peux que partager leurs deuils. Car toute existence a un début, un milieu et une fin. Eux ne voient ni la fin, ni le début, seulement la période instantanée de l'existence du milieu qu'ils appellent « présent ».
Amon, mon Dieu unique, quel cadeau empoisonné m'as-tu donné ? Car aucun autre de tes prêtres ne bénéficie d'un don semblable au mien, celui d'arrêter le temps et de dérouler une vie entière comme un simple rouleau de papyrus. Certes, dès mon enfance, j'avais remarqué que je pouvais accélérer ou ralentir les événements en fonction de mon humeur. Mais ce n'est qu'à la Maison de Vie que j'ai pu déterminer avec certitude, et ce à ma plus grande stupéfaction, la singularité de mon don étrange. Et très vite, bien avant que ma boucle ne soit coupée, je le mis à contribution en pressentant qu'un mystère encore plus étrange que tous ceux qui se trouvent dans les temples se nichait entre les cuisses des femmes. Dès lors, je n'ai cessé d'arrêter le temps afin de regarder en toute quiétude car il me suffisait simplement de soulever le fin voile de lin pour découvrir la deuxième bouche des femmes. A ces moments, j'étais persuadé qu'elles possédaient cette seconde bouche pour parler en secret avec Dieu et que, pour une raison mystérieuse, mais très précise, cette faculté n'était pas partagée par l'homme. Je me montrais alors très méfiant vis-à-vis de ma mère et de nos esclaves et redoublais, par crainte, mes prières et mes offrandes. Aucun enfant, je crois, n'a déposé autant de fruits et d'huiles dans le temple d'Amon que moi.
Je pense que c'est pendant cette période d'intense curiosité que j'ai vraiment appris à communiquer avec le Temps. Après la méfiance et le doute, ma quête reprit le dessus : pas une seule esclave de la maison n'a échappé à mes premiers examens minutieux. Il m'arrivait aussi de descendre dans le village voisin, à l'heure du marché, et d'arrêter le temps. Au début, ce fut quelque peu confus, mais progressivement, j'établis une méthode qui consistait à commencer par la rue des lessiveuses et remonter jusqu'à l'obélisque du roi Amenemhat, premier du nom, mon point central, car toutes les villageoises et visiteuses passaient obligatoirement devant, à un moment ou à un autre, pour y lire l'heure de la journée, indiquée par l'inclinaison de l'ombre sur la terre. Ensuite je revenais sagement sur mes pas. Que de seconde bouches n'ai-je vues, avec des lèvres charnues, des lèvres maigres, en forme de papillon, de jarre et même avec des anneaux en or, du lapis-lazuli et bien d'autres choses encore accrochés dessus. Néanmoins, ce jeu commença à perdre de son intérêt, jusqu'au jour où je découvris une nouvelle bouche, avec une barbe en forme de pyramide à l'envers. Celle-ci m'intrigua encore plus que les autres. Pas parce que je ne pouvais voir la seconde bouche, cachée par des poils rugueux, mais parce que l'odeur qui s'en dégageait m'intriguait et m'attirait comme une abeille.
Celles qui n'avaient pas de poils ne sentaient pas. Très vite d'ailleurs, je ne leur portai plus aucune attention, me concentrant exclusivement sur les bouches cachées derrière ce buisson. Chacune possédait une odeur aussi indéfinissable que mystérieusement attirante. Je mettais mon nez dessus et j'inhalais, j'inhalais, attendant que leur Dieu invisible me parle à travers ce parfum. Je ne pouvais pas expliquer pourquoi ces odeurs m'intriguaient autant, mais tout ce dont je me souviens, ce sont ces senteurs inconnues et tellement nouvelles, bien plus intéressantes que toutes les épices et herbes de la maison et qui faisaient parcourir dans mon corps et dans ma tête des chaleurs curieuses. Au matin à côté du puits, j'attendais celles qui avaient une barbe et dès qu'elles se penchaient pour puiser, j'arrêtais le temps. Comment ? Je ne sais pas. Je disais ou pensais très fort « maintenant » ou « là » et tout s'arrêtait. Quelles délices que de découvrir autant de mystères dans ces deuxièmes bouches qui me parlaient bien plus que toutes les premières. Leur silence semblait aussi éternel que le temps mais ce qu'elles me suggéraient enflammaient ma volonté de parler avec elles pour toujours.
Cette habilité étrange se limitait simplement à arrêter le temps et à le faire repartir. Je ne pouvais pas agir dessus. Par exemple, hors du temps si je soulevais des objets de notre maison, je ne dépassais pas une hauteur de plus d'une demie-coudée et ils se remettaient d'eux-mêmes à leur place d'origine dès que le temps repartait, ne laissant aucune altération ou changement.
Enfant, je ne voyais pas les destinées complètes. Cette particularité n'émergea que bien plus tard, après que la Vie m'ait donné ses premières leçons d'émotions. Avant cela, j'examinais tout ce qui pouvait être observable, à commencer par les oiseaux que je pouvais prendre dans mes mains car ils restaient entre ciel et terre, leurs ailes figées dans leur mouvement d'évasion, becs ouverts, les yeux perçants. Le plus étonnant néanmoins était la réaction de l'eau. Si j'arrêtais le temps, je pouvais marcher dessus : mes pieds s'enfonçaient légèrement dans le Nil comme dans l'herbe. Mais je ne pouvais pas remettre le temps en marche tant que je n'étais pas revenu à mon point de départ. Aussi, pour mes déplacements, je n'étais guère plus avancé. Ce n'est qu'aujourd'hui que je peux dire que mon don évolua avec ma sagesse. Et plus tard, lorsque je découvris que seule la mort pourrait me rendre semblable aux autres, je voulus ouvrir la porte de l'éternité pour échapper à ma condition. Mais c'est ce moment que choisit le Temps pour commencer à m'enseigner d'autres voies.
Entre-temps, ma passion pour les secondes bouches se développa et je crois que pendant trois crues, ce fut ma principale occupation. Mon nez devint si aiguisé que j'arrivais à trouver des correspondances entre les senteurs. Elles étaient infimes, certes, mais très précises, localisées, et directement dépendantes de la couleur de la peau et je sus à ce moment que pour étendre ma connaissance et comprendre ce don, la seule voie qui s'offrait à moi était celle de prêtre, car seuls les prêtres possèdent les connaissances. Dès lors, mon enthousiasme frénétique facilita mon apprentissage.
Que ce temps est loin...
Mon innocence était alors ce que le Temps possédait de plus précieux. Lui aussi, il lui arrivait d'être songeur et il me disait que les hommes, les jeunes, le détestaient parce qu'ils ne le voyaient pas passer et les vieux parce qu'il passait trop vite. Les amoureux voulaient qu'il s'arrête et les prêteurs d'or qu'il avance plus vite. « Les hommes veulent me rattraper, me gagner, me tuer, me passer, mais personne ne parle de m'aimer », me souffla-t-il un jour.
Une nuit pourtant, celle du jour où je suis devenu prêtre, il me fit un aveu : j'étais son fils. Parce que mon père et ma mère s'aimèrent si fort et si passionnément que leur amour unique arriva jusqu'à lui. Intrigué, il se ralentit doucement afin que leur étreinte dure indéfiniment et mon père et ma mère se retrouvèrent ainsi hors du temps. Pour leur donner un goût de l'amour qui dure éternellement, il s'arrêta totalement. Puis il se relâcha pour observer la trajectoire de la semence à l'intérieur de ma mère, attendit le moment opportun et à l'instant de ma conception, il bondit dans les étoiles, provoquant chez mes parents une accélération du temps d'une violence si inouïe que même aujourd'hui ils se demandent encore ce qui leur est arrivé.
Le Temps est mon deuxième père. Un père inhumain, lui-même engendré par l'Unique. Et c'est pour cela que je ne suis pas comme les autres. C'est pour cela que la compagnie des autres m'ennuie. C'est pour cela que je me sens si seul. C'est pour cela que j'attends la mort. Mes parents ne se seraient pas aimés si fort que je serais normal. Mais même cela était écrit, car la destinée de l'homme est gravée dans les colonnes de pierre de l'éternité.
Je suis fils du Temps, prêtre d'Amon et humain pathétique envieux de l'ignorance de l'esclave. Car seule l'ignorance du futur permet l'amour. Et je n'ai toujours pas connu l'amour.
Maintenant je suffoque. Le roseau s'est consumé. Mon palais est sec, mon corps en sueur, mes lèvres gercées et mon âme descend doucement les escaliers de l'éternité. Cinquante regards me fixent avec crainte ou incrédulité. Comme toujours, mes yeux doivent être cernés par la fatigue, comme si un khôl invisible m'avait souligné le visage. J'ai envie de prendre mon bain dans le lac sacré afin de retrouver mon humanité. Mais le Second Prophète a allumé un deuxième roseau.
Je suis fatigué.
La tige du nouveau roseau est trop amère, les rayons de Râ n'avaient pas terminé leur travail lorsque celle-ci a été coupée.
Ma concentration sera moins bonne. D'ailleurs il ne brûle pas aussi vite. Une femme se tient devant moi. Le papyrus est déroulé mais la voix d'Amon fait déjà vibrer ma gorge :
Tu fais partie de celles
qui resteront le ventre vide
tant qu'elles n'aimeront
pas aussi avec leur âme.
Ne donne pas ton corps à l'un
et ton âme à l'autre
et le poisson sortira
à la seconde inondation.
Je rends le roseau au Second Prophète. Il fait un signe et l'audience se prosterne pour chanter la gloire d'Amon et préparer un sacrifice. Mon âme se libère car il me quitte.
~ 2 ~
On me reproche souvent mon détachement. Je crois que je serais encore plus détaché et encore plus hors du temps si le bâton de vie entre mes cuisses ne possédait pas une vie indépendante de la mienne. Lui aussi m'indique la direction du ciel, mais rarement aux moments de nos prières.
On sort du triangle de notre mère et, passé la période d'innocence, on ne cherche qu'à retourner dans des triangles similaires. L'homme est une contradiction constante et je ne peux que l'avouer, bien que le Temps soit mon second père, je n'échappe pas à cette réalité, car en me divertissant, j'échappe au temps. Amon-Nakht me disait que parfois, lors des plaisirs du soir, il avait la sensation que le temps s'arrêtait et que le moment de la jouissance ressemblait à s'y méprendre à un instant de l'éternité. Cela me confirma les mots du Temps, à propos de mes parents. L'homme pourrait-il survivre sans ces brefs moments d'éternité ? La nuit de ma première prophétie, juste après mon bain dans le lac, le Temps est venu m'accompagner dans mon sommeil et je lui ai demandé si lui aussi, comme la plupart de nos dieux, avait une compagne, un temps « femelle », puisque la sagesse de l'Unique a partagé l'univers en deux espèces.
– Sache que je ne peux me sentir seul, vivant parmi des millions d'hommes et de femmes qui me parlent, me maudissent ou m'invoquent à chaque instant. Je ne suis pas comme les humains. Je suis comme une abeille. Mon plaisir je le trouve dans vos émotions, dans vos tristesses, dans vos joies, dans vos douleurs, dans vos amours et dans vos larmes. Je ramasse tout, comme l'abeille, et les donne à l'Unique. Du miel d'émotions humaines. Et comme vous, humains, savez recueillir le meilleur miel des abeilles, Moi, le Temps, sais reconnaître les fleurs les plus généreuses. Crois-moi mon fils, aucune émotion humaine n'est aussi pure que celle générée par l'amour.
Je sentis des larmes couler sur mon visage. Voilà une émotion que je ne découvrirai jamais. Lui aussi l'avait remarquée : aussitôt, il s'arrêta, puis s'inversa. Je sentis la larme remonter sur mes joues jusqu'à mes yeux et éprouvai une tendresse pour cette présence que je ne voyais pas, mais qui était capable de dissoudre mes larmes avec autant de délicatesse.
– Mon fils, poursuivit-Il, les hommes cherchent depuis toujours le secret de la Vie  personne ne pourra jamais expliquer comment l'âme fabrique une larme.
– Mais existe-t-il des moments où tu ne peux exercer ton action, des endroits où on peut t'échapper ?
Il venait de s'immobiliser à nouveau, prenant dans son filet invisible un papillon de nuit juste à la hauteur de mes yeux.
– Personne ne m'échappe parce que je suis la Vie. Sans moi, le bourgeon ne peut fleurir, l'enfant ne peut grandir. Mon existence même est la garantie du ciel et de la terre. Que ferait ce papillon si je n'existais pas ? Vois-tu, il a besoin de moi pour s'exprimer, pour virevolter où il le désire. Je suis la condition suprême pour que tu puisses connaître ton existence, car ainsi l'a-t-il voulu. Le chat dépose fièrement ses proies sur l'oreiller de son maître, de même je dépose aux pieds de l'Unique vos émotions les plus fortes.
Ma tristesse s'accentuait, ma poitrine me faisait mal à force de retenir mes larmes.
– Moi, je ne peux pas aimer. A quoi je sers ?
Le Temps lâcha le papillon qui s'envola comme si rien ne s'était passé.
– En cet instant, tu produis ce miel qu'Il aime tant. Tu retiens tes larmes, tu serres ta gorge et ton émotion est encore plus forte. Si tu ne savais pas que tu ne peux pas Aimer, tu ne serais pas capable de produire cette force mystérieuse que je recueille.
La confusion de mon âme devait, elle aussi, dégager une émotion.
– Alors comment peux-tu m'aimer alors que tu sais exactement quand je mourrai ?
Je sentis chez lui un certain amusement.
– Tu sais, un scribe d'une époque différente de la tienne écrit en ce moment : « Il faut du temps à l'âme pour s'accoutumer à la douleur ». Que tu meures ne m'empêche pas en ce moment même de te parler. De plus, lorsque tu meurs, tu changes simplement d'état. Tu me quitteras pour rejoindre l'éternité. Mais tu es le fruit de ma présence. Ton vieillissement n'est que le frottement de ton corps contre moi. Comme le crépi qui s'écaille avec les saisons, comme le vert qui lèche le bronze, comme l'humidité qui attaque les murs. Peux-tu comprendre que je suis une part intégrale de l'Unique et qu'en même temps je possède une âme indépendante, comme toi ? Je suis, moi aussi, la source de toute vie. Pas un détail qui ne soit pas sous mon contrôle. Car rien ni personne ne peut m'échapper. Je suis la musique éternelle que personne n'entend mais que chacun danse. Tu sais, lorsqu'un homme arrive au bout de son existence, il se rend compte avec horreur que les biens les plus précieux qu'il possède ne sont rien de plus que ses souvenirs. D'enfance, de jeunesse, d'amour, de folie. Tu veux le secret de la Vie ? Les souvenirs. Mais pour que tu te constitues des souvenirs, il te faut agir avec moi. Que vaut un prêtre vivant dans une cave pendant dix inondations ? Certes, il aura trouvé mon secret, celui du temps, certes il aura le don de prophétie et de guérison. Mais qu'en est-il de ses souvenirs ?
– A quoi me sert ce don de pouvoir t'arrêter ?
– Sache que tu ne m'arrêtes pas. Tu possèdes ma nature et une infime partie de mes attributs. Tes prophéties, comme celles de tous ceux avant toi et de tous ceux après toi, ont servi, servent et serviront simplement à montrer et à prouver à tes et à leurs contemporains qu'il existe une organisation cachée de la Vie. Que les prophéties se réalisent, que les écrits deviennent réalités. Les événements, le futur, les naissances sont fixes. De même la mort : tu n'y échapperas pas. Personne n'y échappera. Ce qui semble être malchance obéit simplement à Sa volonté invisible. Je ne sais pas ce qu'est l'amour dont tu me parles car l'amour humain n'existe que grâce à moi. Dans l'éternité, il est remplacé par la Joie. Parce que dans l'éternité tu ne peux rien perdre. Dans l'éternité l'amour et la tristesse n'existent pas. C'est pour cela que ta mort ne m'intéresse pas et ne me fait rien. En revanche, ta présence et tes questions me donnent de la joie car je te l'ai dit, pour les hommes je ne peux pas être connu. Une époque tente de me donner un statut au panthéon et m'appelle Chronos, mais cela ne prend pas car je suis plus difficile à imaginer, à concevoir qu'un Dieu. Même dans ton royaume, le Dieu des « millions d'années », Hehe, Dieu de l'éternité, donc moi, n'a jamais attiré les fidèles. En fait, je ne suis pas concevable, ni imaginable. Seuls ceux qui rêvent la nuit ou qui se meurent réussissent à m'appréhender. Mais dès le lever du Soleil que je fais danser, tous oublient. On me symbolise par un gnomon ce qui te prouve à nouveau à quel point je suis incompris. En vérité, je te le dis, mon symbole devrait être la poussière.
~ 3 ~
Je me suis levé ce matin avec le sentiment que mon âme a voyagé toute la nuit dans un pays que je ne connais que dans mes songes.
Le songe.
J'interprète également les songes. Sauf les miens.
Parfois je me dis qu'en réalité mon esprit est dérangé et que si quiconque connaissait mon secret, il me ferait assassiner dans la nuit. Mais personne n'oserait croire la portée de mon don, pas même le plus sage des prêtres du temple d'Amon. Souvent, les esclaves des concubines viennent du palais pour me demander d'interpréter les rêves de leurs maîtresses. Le pharaon les mandera-t-il ? Certaines ne l'avaient pas vu depuis deux ou trois inondations et elles priaient leurs esprits tutélaires et leurs dieux pour déclencher sa faveur. Mais quand ? Peut-être que le rêve de cette nuit contient-il un présage ?
Les dieux nous parlent dans nos rêves, chacun le sait. Mais comprendre leur message relève de la migraine parce qu'ils n'utilisent pas les langages des hommes. Aussi, j'interprète une fois par Lune les songes sous l'arbre sacré d'Hathor et nombre de femmes du gynécée se donnent rendez-vous pour écouter. Cela remonte à la fête d'Opet où mon chemin croisa celle d'une femme aux traits étranges que je dévisageai avec une telle intensité qu'elle s'arrêta, amusée. Je n'avais jamais vu des yeux semblables. Ses seins étaient petits avec une auréole rose et j'arrêtai aussitôt le temps pour mon inspection habituelle. Effectivement, son odeur trahissait une peau que mon nez ignorait totalement, mais je passai aussitôt à un examen plus détaillé, celui de ses yeux car ils étaient curieux, comme tirés en arrière, tenus par des doigts invisibles, collés à la tempe.
C'était surprenant.
Je ne savais pas que cela existait. Cependant, ses mains me surprenaient encore plus, fines, longues, avec une forme d'ongle égalant en beauté les courbes d'Osiris. Elle n'a jamais lavé un seul vêtement ni porté une jarre d'eau de toute sa vie. Par curiosité je déroulai des bouts de son existence devant moi et je fus encore plus surpris de découvrir que ses parents avaient des yeux similaires. Je la voyais marcher derrière une femme âgée, se dirigeant vers une maison à toit rouge aux coins recourbés comme les sandales à bouts pointus de certains esclaves. J'apercevais un lion bleu et beaucoup de fumée s'échappant d'un vase  âgée attachait des bouts de papyrus à un bâton qu'elle jetait ensuite dans ce vase en baissant la tête et tapant trois fois dans ses mains. Ma vision était sa vision à elle et manifestement, cette procession l'ennuyait prodigieusement. Tous les habitants de cette contrée ont les cheveux noirs et la peau un peu jaune  pleurer et s'amuser tout en avançant dans sa vie pour comprendre comment elle était arrivée ici trois inondations auparavant. Et je fus étonné de découvrir qu'elle était un cadeau de son lointain et si étrange pays à un autre pays étranger qui lui-même l'offrit au Taureau sacré, lassé sans doute de son visage, certes beau, mais inexpressif. Mon besoin de lui parler fut tel que je revins immédiatement dans la vie. Même hors du temps je ne pouvais pas attendre pour écouter le son de sa voix. Le silence de l'intemporel fut aussitôt envahi par les cris de ses esclaves qui accoururent pour se mettre à deux pas derrière elle. Ses yeux s'amusaient de ma curiosité et de ma surprise qui devaient même se voir sur mon crâne parfumé. C'est elle qui me parla la première :
– Je vois que tu es prêtre. Aujourd'hui je cherche un prêtre qui explique les songes. En connais-tu un parmi tes semblables ?
Son accent était si agréable et exotique que je ne pus avaler ma salive et seuls des mots incohérents sortirent de ma bouche avant que je ne me racle la gorge.
– En effet, je crois en connaître. Te souviens-tu de ton rêve dans les détails, princesse ?
Elle ne sembla pas surprise que je sache qui elle était, ni que je connaisse son titre.
– Oui, prêtre, oui, ce rêve je l'ai fait il y a deux lunes déjà et il est aussi fidèle dans ma mémoire qu'au premier jour. Je donnerai sept jarres de vin et beaucoup d'encens à celui qui me dira avec exactitude ce qu'il signifie car depuis je prie chaque jour et fais de nombreux sacrifices à mon Dieu et au tien. Mais ils ne semblent pas m'entendre.
L'ambiance de la fête, ses bruits, ses musiques, ses hurlements, sa poussière et ses bousculades, ne se prêtait guère à des paroles plus longues, aussi je lui demandai de venir le lendemain à la troisième heure à l'arbre de Hathor. Ses yeux devinrent encore plus étirés et c'est avec une certaine lassitude dans la voix qu'elle ajouta :
– Prêtre, aujourd'hui, car demain je ne pourrai sortir du palais et de plus, je n'aime pas attendre.
Ses esclaves m'observaient, résignés.
– Très bien, lui dis-je, retrouvons-nous alors sous l'arbre dans un segment car je connais la vérité des songes et surtout parce que mon Dieu n'est pas insensible à tes yeux.
L'arbre de Hathor était un sycomore massif dont le tronc abritait une statue de la déesse ainsi qu'un léger filet d'eau, rappelant qu'elle donnait à boire à tous les occupants, sans aucune exception, de l'au-delà. La princesse attendait déjà avec quatre autres beautés qui riaient, gloussaient, et leurs rires étaient ponctués par le bruit des multitudes de bracelets et colliers cognant les uns contre les autres à chaque mouvement.
– Prêtre, m'apostropha-t-elle en posant ses yeux étranges sur les miens, nous ne connaissons pas ton nom.
Elle souriait, mais son sourire, comme ses yeux, manquait de chaleur. Le grain de beauté sur sa joue soulignait son aspect royal tout en lui donnant le curieux charme d'une petite fille.
– Princesse, je suis sûr que mon nom ne possède pas grande importance par rapport à ton rêve. Peux-tu me le raconter sans omettre aucun détail ?
Ses yeux devinrent plus sombres, plus intenses et plus petits comme le regard d'un serpent majestueux sur la défensive.
– Prêtre, je marche dans un endroit que je ne connais pas lorsque mon attention est attirée par un faucon qui vole très très haut au-dessus de moi. Il plane. Ses ailes sont déployées et il semble même être immobile. Puis il commence à descendre vers moi en faisant des cercles, trois cercles en spirale avant de planer à nouveau. Je le regarde et tout à coup, avec une vitesse foudroyante, il pique, vole vers moi, happe ma perruque et l'emporte dans son bec. Je suis terrorisée. J'ai mal à la tête, je veux courir, je cours, je cours de plus en plus vite mais je réalise qu'en vérité mes sandales ne touchent pas terre et que je cours dans le vide. Et là, je me réveille en sueur.
– Princesse, as-tu fait ce même songe plusieurs fois ?
– Non prêtre, une seule fois, mais je ne l'ai jamais oublié.
Les échos de la fête meublaient le silence de notre groupe. L'herbe caressait mes pieds car une douce brise venait de se lever. Je disposais de deux possibilités. Soit expliquer son rêve, soit dérouler sa vie. Mais je me sentais vraiment trop fatigué pour aller encore une fois hors du temps et subir les successions de lunes. J'optai pour l'explication simple.
– Princesse, la sagesse du Très Haut m'a enseigné les secrets des songes et voici ce que signifie le tien. D'ici une Lune environ, les yeux du Taureau sacré se poseront sur toi. Il te remarquera dans un endroit où il y aura beaucoup de monde et tu deviendras sa préférée. Mais cela ne plaira pas à tous et je te suggère vivement d'être extrêmement prudente. Je ne peux t'en dire plus car tout est déjà écrit sur les colonnes d'Amon. Il t'a donné ce rêve pour que tu saches qu'il veille sur tout et que toutes les destinées lui appartiennent. Par ce rêve, il t'a fait un cadeau. Sois-en digne.
Je ne pouvais pas lui dire la suite. Car si je la lui disais, je changerais sa destinée. Ses compagnes attendaient sa réaction qui, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, ne se voyait pas sur son visage. Seules les deux minuscules rides qui apparurent aux coins de ses lèvres trahissaient sa surprise. Ses yeux noirs m'observaient comme si je l'avais offensée et j'avais l'impression de devenir transparent, comme une sorte de pierre quelconque posée sur son chemin.
– Prêtre, souffla-t-elle en se levant d'un bond, donnant le signal de son départ, tu ne m'as toujours pas donné ton nom. J'ai promis des jarres de vin et de l'encens, de l'encens comme tu n'en a jamais senti.
– Offre tes jarres et ton encens à Amon, mon Dieu, car il a entendu tes prières et y a répondu. Mon nom n'a aucune importance car il n'est qu'un son qui se dissout dans le silence.
Et en quittant l'arbre d'Hathor pour rentrer au temple, j'entendais leurs murmures derrière mon dos.
Trois lunes plus tard, le Souverain l'a effectivement remarquée lors d'une fête en l'honneur d'un visiteur étranger et elle ne quitta plus sa couche, déclenchant toutes les jalousies, toutes les intrigues, tant et si bien que celles qu'elle avait supplantées décidèrent de calmer les ardeurs de l'Horus vivant afin de regagner leur influence. Je le sais, car l'une des concubines délaissées demanda au Premier Prêtre récitant des invocations ainsi que le rituel des « pertes », fort rare car extrêmement difficile à réaliser puisqu'il fallait une mèche de ses cheveux et la tête d'une jeune fille, vierge, morte quatre jours avant la Lune pleine. On disperse la mèche dans les cheveux du cadavre dont les yeux doivent rester ouverts et le soir de la Lune ronde, au troisième segment estimé de la nuit, le prêtre, en compagnie d'un garçon avec la boucle de l'enfance, arrachait les cheveux de la morte en récitant les formules magiques et en brûlant les encens appropriés.
Immanquablement, celle dont les cheveux ont été mélangés à ceux du cadavre perdait les siens. Pour une femme, il ne pouvait exister de pire matin que celui où ses cheveux restaient sur sa couche, comme s'ils voulaient encore continuer à dormir... Et en effet, en une nuit, elle perdit tous ses cheveux au plus grand désespoir du Souverain qui se détourna d'elle après l'avoir couverte de cadeaux et de terres.
Ma congrégation a toujours été la plus efficace dans les rituels magiques, et ce depuis l'aube des temps. Néanmoins, l'utilisation de morceaux de cadavres humains, fréquente chez les prêtres de Sekhmet, ne faisait pas partie de nos rituels classiques, si j'ose dire. Uniquement en cas d'exceptionnelle gravité. Mais le clergé d'Amon aimait à garder ses oreilles partout, y compris sous le pagne du Souverain. Et comme les concubines, il appréciait très mal qu'une étrangère puisse avoir une influence, aussi infime soit-elle, sur les Deux Royaumes. Dans son rêve, elle voulait courir, mais elle ne pouvait pas, ce qui voulait dire que c'était écrit sur les Colonnes de l'éternité.
Avec l'arbre d'Hathor, je découvris que tout être possédait la clé du Temps qui se laissait apprivoiser dans le sommeil. Au matin, lorsque l'esclave nous remue, on replonge dans le sommeil, on fait un rêve qui dure une demi-journée entière, puis on sent à nouveau la main de l'esclave sur les épaules, et on réalise, surpris, que ce rêve n'a duré que le fragment d'un instant.
Me rappelant l'un de ces réveils douloureux, je voulus savoir comment on pouvait avancer dans le temps. Comme d'habitude, le Temps se manifesta dans ma chambre, mais cette fois-ci en la remplissant d'un air frais, presque glacial, mais tellement revigorant que je lui demandai ce qui se passait.
– Ce n'est rien, me souffla-t-il dans l'esprit. Je t'apporte juste un peu d'air en cette saison humide, d'une montagne lointaine qui s'accouple avec le ciel comme Nut et Geb. Je voulais que tu respires leur air... Tu sais, je laisse vaquer les songeurs sur d'autres territoires. De là certains arrivent à ramener des bouts de leur futur, visualisant des scènes de ce qui va leur arriver, de ce qu'ils vont vivre. Parfois, leurs dieux ou bien leurs esprits tutélaires les prennent par la main et leur déroulent des morceaux et ils reviennent confus, au matin, incapables de distinguer le rêve de la réalité. Ils se posent des questions, mais surtout, ils sont d'humeur maussade toute la journée, lorsque le rêve leur a apporté de mauvaises nouvelles. Je te l'ai dit, je ne suis pas concevable. Dans les songes, lorsque l'âme du rêveur s'égare chez moi, il ne veut pas accepter ce qu'il voit. Alors il revient avec des vagues souvenirs et des associations d'idées. En cela, il n'y aura jamais de progrès...
– Pourtant je me suis retrouvé sur le chemin de cette princesse, les dieux qu'elle a invoqués ont donc bien répondu à ses prières... Ils l'ont prévenue.
– Tu sais, les dieux passent, mais moi je demeure. Si tu demandes quelque chose à un dieu ou à une déesse, ils sont censés répondre puisque c'est la nature même de leur existence, interagir avec les humains. Le seul dieu qui les dépasse tous, est le plus visible bien que personne ne le voit. C'est lui qui crée tous ces dieux afin qu'il soit aisé à tout homme de posséder la foi en Lui. Mais les dieux et déesses ne sont qu'un reflet différent de l'Unique.
– Tu parles d'Amon ?
– Je parle de Celui qui Est. Amon est effectivement son masque favori. Mais il est plus qu'Amon. Il est la Vie, le Temps et l'Eternité. Osiris, Isis, Maat, Thot, Ptah, Geb, Atoum, pour ne citer que quelques-uns des dieux que tu connais, ne constituent qu'un nombre infime des divinités qui existent dans ton époque. Des milliers d'autres exercent le pouvoir grisant de Dieu, toutes époques confondues. Moi, je suis leur esclave à tous, leur porteur d'éventail, leur scribe. Je suis leur outil.
– Pas de conflits parmi tous ces dieux qui exercent leur pouvoir ?
– Tu sais, l'Unique fait la même chose avec ces dieux que les dieux avec les hommes. Les oppositions sont celles qui leur permettent d'évoluer. Les dieux les plus intelligents sont ceux qui m'utilisent le mieux.
– Amon ?
– Je te l'ai dit, Amon est Son masque favori. Et Amon durera quelque trois mille inondations. Pour que tu puisses comprendre comment naît un dieu nouveau, sache que vos esclaves, ceux qui taillent vos pierres et qui œuvrent dans les mines de turquoise et ailleurs, arriveront, grâce à toutes leurs émotions et prières réunies, à donner assez de forces à leur dieu embryonnaire pour qu'il devienne éternel.
– Ah ? Comment sera ce dieu ?
– Un dieu morose, intransigeant, jaloux et triste.
– Jaloux ? Triste ? Un dieu triste, est-ce possible ?
– Lorsque tu sais que les dieux trouvent l'énergie dans les émotions humaines, oui. Le Seul, l'Unique attribue le dieu qui convient à chaque peuple pour transcender leurs émotions.
– Alors Osiris, Thot, Anubis et Ptah vont disparaître à son profit ?
– D'une certaine façon oui, mais comme pour tous les vrais dieux, leurs noms traverseront le temps. Ils sont éternels, de toute manière.
– Quel est le nom du futur dieu des Sémites ?
– Ehyeh Acher Ehyeh, voulant dire « Je suis qui je suis ».
– ...
– La magie de ses prêtres sera aussi puissante que celle d'Amon.
– Je ne peux pas te croire, c'est impossible.
– Crois-moi car je suis le Temps. « Je suis qui je suis » ne possède pas d'autre choix que de donner de sa puissance à ses prêtres. C'est une question de survie. Tout dieu qui naît transmet beaucoup de ses pouvoirs à ses premiers fidèles afin qu'ils puissent convaincre, convertir et ramener ainsi d'autres âmes, sources d'émotions, de prières et de supplications.
L'idée qu'Amon puisse disparaître m'était insupportable. Un dieu ne peut pas disparaître puisqu'il est dieu, particulièrement Amon auquel je suis dévoué corps et âme et surtout dont je suis le prêtre. Mais s'il le dit, cela est vrai.
– J'entends tes pensées. Tu n'es pas que le prêtre d'Amon. Tu es aussi le prêtre de « Je suis qui je suis » et de Celui qui Est parce que tu aides les autres à découvrir ou à leur confirmer qu'Il existe. Les vrais prêtres, ceux qui sont prêtres par cœur et non par raison trouvent grâce aux yeux de tous les dieux.
– D'une certaine façon, tu es aussi un dieu, non ?
– Non. Les dieux interviennent dans les destinées humaines par mon intermédiaire. Toutes les prières que tu feras je les connais déjà. Amon les a déjà examinées et il a modifié ta destinée avant même que tu naisses afin de les exaucer.
Même en étant familier du hors du temps, cela m'échappait totalement. Il continua :
– Je ne suis pas un dieu bien que certains essayent en effet de m'apprivoiser en me nommant. Mais je dois t'avouer que peu ont tenté de me déifier. Il est plus tentant de diviniser la fécondité, la nature, les forêts, les eaux, la guerre, la sagesse, le ciel, les crocodiles, les chats que le temps. Pourtant, je suis la clé.
– Parce que tu ne peux pas intervenir dans les destinées, tu n'es pas un dieu ?
– Pour exister, tu as besoin de la terre pour marcher. Pour exister, les dieux ont besoin de moi pour poser leurs pieds. Je suis leur élément. Le temps des dieux. Je suis aussi ton élément, puisque par moi, tu grandis, tu mûris, tu vieillis. Je suis celui qui est entre les deux.
Le Temps, bien entendu, s'était arrêté. Le Soleil demeurait au même endroit, suivi à trois pas par une dizaine de nuages qui n'avaient pas bougé non plus. J'aimais ces moments mystérieux, où la vie s'arrêtait et n'existait que pour nous. Les feuilles des palmiers, immobilisés par sa main, donnaient le sentiment que Maat avait cessé de respirer, tel un enfant qui boude. J'avais le sentiment que les dieux copiaient les scribes de l'imaginaire. Ou était-ce le contraire ? Certains scribes inventaient des histoires sur leurs feuilles de papyrus, où ils donnaient naissance à des soldats, rois et concubines qu'ils faisaient aimer, souffrir et mourir à leur gré, exactement comme les dieux. Comme le Temps entendait mes pensées, il enchaîna :
– Tu as raison, le scribe qui rédige des histoires avec l'aide de Thot s'attribue les pouvoirs d'un dieu. D'ailleurs, les dieux prudents prennent bien soin de forcer leurs prêtres à inscrire sur des pierres ou des papyrus leurs volontés et leurs pensées qui deviennent ainsi immortelles. Les dieux qui n'utilisent que les enseignements oraux ne survivent pas. En cela ils ressemblent aux hommes.
– Tu dis que l'écriture est l'outil favori des dieux ?
– De certains, oui.
– Pourquoi Amon n'a-t-il rien écrit ?
– Parce que ce n'est pas sa nature. Amon est un dieu qui aime qu'on écrive ses louanges dans les pierres, dans les tombes, sur les temples. Cela lui suffit. Mais il ne te demandera jamais d'écrire quoi que ce soit en son nom pour l'instruction de ta descendance.
– J'aurai ?
– Oui.
– Mais pourquoi ? Au contraire, cela constituerait une sensation au palais du Souverain... Un papyrus d'Amon avec ses maximes.
– Ecoute-moi : ni Amon, ni Osiris, ni Ptah ne sont des dieux vengeurs. Cela ne les intéresse pas. En revanche, Ptah a déjà inspiré l'un de ses prêtres dont les maximes que tu as inlassablement copié sur des bouts de calcaire deviendront éternelles. Sept mille inondations après, on lira ce que ce prêtre de Ptah a rédigé un soir de grande tristesse. Dans leur sagesse infinie, Ptah, Thot, Osiris comme Amon préfèrent utiliser des serviteurs qui sont sincères et qui s'adressent à leurs semblables. D'autres dieux en revanche envoient des émissaires en amont, pour prévenir de leur arrivée. Ils vont jusqu'à faire rédiger des rouleaux spécifiques plusieurs centaines d'inondations avant qu'ils ne fassent irruption dans le temps humain. Et lorsqu'ils arrivent dans l'époque choisie, leurs prophètes ou prêtres, ou les deux, disent aux hommes « Voyez, c'est dans les écritures » ou « Je suis venu afin que ce qui est écrit se réalise ». C'est une façon très digne – du point de vue des dieux – d'arriver dans une époque pour convaincre et convertir les hommes et arracher leurs âmes aux dieux déjà installés. Amon est le dieu le plus tranquille et le plus débonnaire. Il s'entend avec Anubis, Thot, Ptah et surtout Osiris. La vénération de ses fidèles lui suffit et il ne sera pas jaloux si tu demandes les faveurs de Ptah ou de Thot. Et je peux t'assurer qu'il possède une affection particulière pour toi.
– Est-ce que mes prophéties deviendront aussi célèbres que les écrits de ce prêtre de Ptah dont tu me parles ?
Pour toute réponse, j'eus droit à une lente, lente avancée du temps, comme ces canards sur le Nil qui battent lentement leurs ailes au ras des flots jusqu'à l'élévation de plus en plus puissante et rapide vers le Soleil. Puis il prit de la vitesse : Râ disparut à l'horizon, les nuages filèrent comme s'ils étaient pourchassés par un collecteur de taxes, remplacés par la Lune qui fit son arc de cercle tel un acrobate du palais et la lumière de Râ rejaillit de nouveau. Arrivé à la douzième heure, le temps s'arrêta. Le seul avantage, lorsqu'il s'arrête comme cela, est que je ne sens plus les morsures de ses rayons sur mon crâne. Je peux rester éternellement hors du temps sous les rayons de Râ, sans que ma peau ne se plaigne.
– Mon bien-aimé, je ne te répondrai pas. Je préfère que tu me poses des questions moins bourdonnantes.
– Bien. Puisque tu vis avec les dieux et déesses qui ont existé, existent et existeront, peux-tu me dire lequel d'entre eux est le plus puissant ?
Le vide se fit autour de moi et je me retrouvai sur une colline sombre. La scène ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Trois hommes nus étaient accrochés, les bras étendus, à des troncs d'arbre. Des femmes, j'imagine des pleureuses professionnelles, sanglotaient mais seulement devant l'homme du milieu qui avait la tête penchée, comme inconscient. J'avais l'impression d'assister à un rituel magique dont le sens profond m'échappait totalement. Réalisant que j'avais arrêté le temps sans même m'en rendre compte, je me levai et m'approchai pour mieux voir. Je n'ai jamais pu me départir de ce besoin curieux de regarder les gens souffrir. La vision d'êtres humains découpés en tranches en public me répugnait mais je ne pouvais m'empêcher en même temps d'observer tout en priant Amon, de toutes mes forces, d'alléger ou d'abréger leurs souffrances. Mais l'ignominie de ma curiosité visuelle n'avait pas de sens hors du temps où je pouvais observer autant de temples de Min, personne ne s'en rendant compte.
Pourtant, là, dans cet endroit qui semblait être aussi désolé que le spectacle qui s'offrait à mon examen intemporel, je ne me sentais pas seul. Impossible à expliquer. Oubliant cette sensation, j'avançai vers celui du milieu, manifestement le plus important car une petite stèle était fixée au sommet du tronc, alors que les autres n'en possédaient pas. Cette stèle retint mon attention en raison des signes étranges qui y étaient inscrits, des signes que je n'avais encore jamais vu. Deux femmes, agenouillées, vêtues de tissus grisâtres, semblaient être perdues dans leur chagrin et leurs sanglots. En arrêtant le temps, j'avais également figé leurs visages, tordus par les rictus des yeux en lacrymation. Je regardai finalement l'homme nu attaché au mât. Du sang coulait de ses poignets. En fait il a été cloué vivant dessus, après avoir été fouetté car son corps était tacheté d'éclaboussures de sang et par endroits, des morceaux entiers de peau pendaient. Quel châtiment curieux que de clouer un homme à un tronc d'arbre au lieu de lui couper la main ou le nez. Cette époque que je ne connais pas me semble bien en retard sur les châtiments infligés aux criminels.
J'avançai encore pour mieux voir son visage mais je ne pouvais distinguer quoi que ce soit à cause de ses cheveux. Je remarquai une petite échelle posée contre le pilier de bois, à deux palmes des soldats assis. J'allais partir de là pour examiner les deux autres, lorsqu'un bruit caractéristique retentit dans ce silence intemporel : une goutte de sang venait de tomber sur mes sandales en papyrus. Mais le bruit n'était pas celui, caractéristique, d'une goutte d'eau heurtant le sol mais bien celui d'un objet très lourd, un peu comme une enclume, tombant du ciel et s'enfonçant dans la terre... J'examinai mon corps à la recherche d'une égratignure, mais je ne vis rien, ni ne sentis rien. Cette goutte de sang n'a donc pu provenir que de l'homme au-dessus de moi. Mû par une curiosité inexplicable, je pense morbide, je décidai alors de grimper les quatre échelons pour l'examiner car bien que le temps était figé, une nouvelle goutte de sang tomba sur le sol. Pour moi, il s'agissait d'une anomalie. Je me retrouvai à une bonne hauteur et si cela me confirma les coups de fouets je réalisai aussi que ses bourreaux avaient inventé un nouveau supplice, celui d'enfoncer sur la tête des branches d'épines. Là où elles pénétraient dans la peau de son front, des gouttes de sang perlaient et n'attendaient que de tomber pour être avalées par cette terre grise, visiblement avide de ce genre de cérémonie. Il est vrai que même le sol, les cailloux et les rochers de cette colline semblaient hostiles. Le visage de l'homme était creux, sa peau aurait pu être celle d'un égyptien, sa barbe celle d'un mitannien mais ses yeux étaient... bleus. Un bleu étrange, clair, pâle mais doux en même temps, comme la turquoise. Et je compris, sans trop savoir comment, qu'il s'agissait d'une sorte de sacrifice ou de suicide. Je ne savais trop que penser et je ne me souvenais pas non plus pourquoi je me trouvais là. Alors, bien que mes actions hors du temps fussent extrêmement limitées, je voulus alléger les souffrances de cet homme aux yeux bleus : me tenant d'une main, je dégageai les branches épineuses de sa tête pour qu'elles n'écorchent plus sa peau et voulus les jeter mais la limite de mes actions hors du temps se manifesta immédiatement, me forçant à reposer cette étrange couronne sur ses cheveux. Mais au moins, les épines ne le blessaient plus.
De là-haut je regardai autour de moi : des soldats, des curieux, des femmes et des enfants. Je distinguai également les deux autres. Mais ils n'avaient pas d'épines sur la tête, je ne pouvais pas les aider. Pour cela il faudrait revenir dans le temps. Avant de descendre, je tournai ma tête vers cet homme et au même moment il tourna légèrement la sienne vers moi et me fixa de son regard bleu avec un tel désespoir que je lâchai le mât de surprise et tombai, terrorisé. Ma vie commença à défiler devant mes yeux, de ma sortie du ventre de ma mère, recouvert de sang, jusqu'à cet instant. Je crois que cela a duré trois cents inondations car j'ai expérimenté quelque chose d'inouï, les effets de mes actions, de mes gestes, de mes paroles et de mes prophéties sur tous ceux qui ont croisé mon chemin.
D'habitude c'est moi qui déroule la vie des autres. Mais cet homme, bien que cloué, faisait défiler la mienne...
Fort heureusement, comme nous étions hors du temps, je ne pouvais pas tomber de plus d'une coudée. J'étais donc là, entre ciel et terre, figé par une dimension du temps que je maîtrisais mais que cet homme contrôlait encore mieux que moi. Alors je sus que j'étais en présence d'un mystère qui dépassait celui du temps. Je voulus bouger, mais son emprise sur le temps était plus forte que la mienne, aussi je m'abandonnai totalement et me laissai flotter à quelques coudées de son visage. Je me demandai même s'il n'allait pas me laisser là pour se venger de ma curiosité.
« Ne te reproche rien », retentit sa voix ( ce n'était définitivement pas celle du Temps ) dans ma tête. « Je suis sensible à ton aide et tu as allégé quelque peu ma souffrance en soulevant les épines ».
– Pardonne mon audace, mais qui es-tu et quel crime as-tu commis pour être cloué à ce bout de bois ? Qu'as-tu fait pour mériter une telle punition ?
« Prêtre d'Amon, Prêtre du Temps, un jour tu seras mon prêtre », fut sa réponse. Ses lèvres n'avaient même pas bougé.
Il souleva doucement sa tête, mais même hors du temps, c'était avec une certaine difficulté. Je ne comprenais plus rien.
– Qui es-tu pour contrôler le temps mieux que moi, lui demandai-je, et pourquoi ta vie et ta douleur continuent-elles hors du temps ?
Toujours flottant dans l'air, je l'observais souffrir et me sentis mal à l'aise à parler avec un tel détachement avec un homme, ou dieu, peu importe, mourant.
« Prêtre, je suis en effet mourant mais tu viens me tenir compagnie et c'est bien. J'ai toujours cru que je mourrai seul, sans personne qui puisse me réconforter. Même mon Père m'a abandonné ».
– Qui est ton père ? Ne sait-il pas ce qui t'arrive ? Si tu contrôles le temps avec une telle force, alors ton père doit être celui qui l'a engendré. Il ne te laisserait pas là.
Je commençai vraiment à ne plus comprendre grand chose. Et de plus j'en avais assez d'être coincé dans l'air.
De rage je me donnai une secousse et me retrouvai à nouveau sur cette échelle au niveau de son visage. Ses yeux étaient vitreux, accentuant leur pâleur. Ainsi installé, je soulevai la manche de ma tunique, dégageai mon bras et entrepris de lui essuyer délicatement le front de la sueur et du sang qui menaçaient de couler dans ses yeux.
« Sais-tu pourquoi tu es ici ? », résonna sa voix dans mon esprit.
– Parce que je parlais avec le Temps et lui avais demandé qui était le dieu le plus puissant exerçant son pouvoir sur les hommes. Et je me suis retrouvé devant toi.
Un mince sourire éclaira son visage. Cet homme était bien un dieu car lui et moi étions hors du temps, mais un autre temps semblait agir sur lui, comme quelque chose d'inéluctable, comme si toute sa personne ne respectait pas la loi fixe de l'intemporel. Il était plus fort que le Temps. Mais sa souffrance également semblait être intemporelle. A croire qu'il était condamné à souffrir pour l'éternité. Quelle étrange destinée, même pour un dieu. Je ne crois pas qu'il trouvera beaucoup de fidèles qui voudront d'un dieu qui souffre en permanence. Un dieu qui ne partage pas la joie des hommes, qui n'est pas joyeux quand ils sont joyeux, n'a pas grand avenir devant lui.
« Ô prêtre du Temps, cesse ces pensées sombres car je les entends. Penses-tu qu'Osiris n'a pas souffert, lorsqu'il a été découpé en morceaux ? »
Je continuai à lui essuyer le visage de ma manche du mieux que je pus. Mais aussitôt que le lin absorbait une goutte de sueur ou de sang, elle se reformait immédiatement. Je me rendis compte que mon geste était éternel.
– Effectivement, mais tu as un avantage par rapport à Osiris, tu es entier et si tu meurs, tu retrouveras ton corps intact dans l'autre royaume. Au moins tu pourras connaître le plaisir éternel.
Cette fois-ci, son visage se détendit réellement, comme si la souffrance l'avait quitté un instant.
« Prêtre, tu es drôle. Alors qu'en ce moment même plusieurs centaines de millions de fidèles pensent à moi, me pleurent, me prient, me supplient dans des milliers d'époques différentes, toi, le seul capable de voyager dans le temps et arrivant du passé, tu allèges mon âme avec tes inepties ».
Je n'avais aucune idée de ce dont il parlait. J'essayai bien de dérouler sa vie devant moi, mais une force mystérieuse m'en empêchait.
– Ecoute, je ne sais pas pourquoi il faut que tu sois cloué à ce tronc pour devenir un dieu, pas plus que je ne sais pourquoi Osiris a eu besoin d'être découpé et à vrai dire je n'y ai jamais songé. Mais je sais que Amon et Ptah, eux, mènent une existence de dieux paisibles.
Alors, il commença à me parler lentement, d'une voix douce et intemporelle et chaque mot qu'il prononçait imprégnait mon esprit d'une réalité que je ne connaissais pas.
« Prêtre, ton dieu Amon est un grand dieu, mais il ne va pas assez loin dans ses relations avec les humains. Osiris oui, parce qu'il a connu la souffrance et l'humiliation. Il sait  des morts. Pour être vraiment proche des hommes, les aider, les comprendre, il importe de connaître les moments de leur vie où ils vous invoquent le plus, la souffrance physique, l'humiliation, la perte de tous ceux qu'ils aiment. J'ai décidé de les aimer et de leur donner la vie éternelle et pour cela je devais m'incarner dans cette époque afin de changer les suivantes ».
– Tu peux aimer ?
Voilà un mystère intéressant. Un dieu capable d'aimer alors qu'on sait que dans l'intemporel le principe de l'amour n'existe pas.
« Prêtre, l'amour est la base même de ma vie ».
– Qui que tu sois, crois-tu qu'il soit nécessaire d'être cloué pour être un dieu de l'amour. Nous avons Min et je peux t'assurer qu'il possède des millions de fidèles.
« Je ne te parle pas de l'amour charnel, prêtre. Ton dieu Amon se nourrit de toutes les émotions humaines y compris jalousies, les haines, les colères, la peur. Moi, je ne me nourris que d'amour et de ses dérivés ».
Ses paupières s'étaient fermées. Il avait du mal à avaler et sa vie le quittait lentement.
Ce dieu devait même mourir hors du temps ! Nul doute qu'il est aussi grand qu'Osiris. De plus, je ne savais pas qu'on pouvait mourir dans l'éternité...
La situation demeurait néanmoins curieuse. Cet homme constituait un paradoxe et il me disait de plus que je serai son prêtre. Que ma vie ait défilé devant mes yeux en sa présence prouve, si besoin était, qu'il possédait un contrôle étendu du temps et de la destinée. Mais comment était-ce possible ?
Il releva légèrement la tête et m'accorda un regard plein de mélancolie alors qu'un liquide noirâtre s'échappait de la commissure gauche de ses lèvres. Je repris ma manche pour l'essuyer mais rien n'y fit. Alors je priai de toutes mes forces Amon, Osiris, Anubis, Thot, Maat, Ptah, le Temps et même Bastet et Sekhmet afin que je puisse au moins lui nettoyer le visage. Je ne sais trop comment, mais mon corps se mit à trembler comme parcouru d'une force de vie supplémentaire et aussi curieux que cela puisse paraître, je devins lumineux ! Je ressemblai pendant quelques instants à une luciole. J'étalai à nouveau la manche de lin et tirai dessus violemment, mais ne réussis pas à la déchirer. Toutefois, un bout propre me permit de continuer et au moment où le lin toucha sa peau, cette lumière étrange nous enveloppa à nouveau, mais cette fois-ci tous les deux, et cet endroit sinistre devint éclairé comme si des milliers de lampes à huile avaient été installées par des mains invisibles. Je comprenais bien que je vivais un mystère hors du temps mais je comprenais surtout qu'Amon, Osiris, Thot, Maat, Anubis et le Temps avaient entendu ma prière. Son visage était maintenant à peu près propre. Mes dieux étaient venus au secours de celui-ci. Au moins il sera présentable dans l'autre monde. Sa tête retomba sur sa poitrine et je sus qu'il était mort. Alors, profitant de cette liberté temporaire, je descendis de l'échelle et regardai à nouveau autour de moi. Les soldats, figés, ne semblaient même pas prêter attention aux souffrances vécues par ces trois hommes cloués et jouaient au jeu du hasard, car l'un des dés était immobilisé dans l'air. Je le pris pour le regarder, mais aucun des signes sur les faces régulières ne m'était connu, pas plus que la tenue de ces soldats : des morceaux de métal comme je n'en avais jamais vus, étincelants, attachés à leurs poitrines par des lanières de cuir.
Mais comme les choses de la guerre n'étaient vraiment pas de mon ressort, je ne m'attardai pas. Au moment où je dépassai les deux femmes en pleurs, je remarquai que l'une d'elles possédait le visage le plus pur qu'il m'ait été permis de voir depuis que je marche sur la Terre Noire, bien qu'elle semblait être âgée d'une quarantaine d'inondations. Je voulus comprendre ce qui donnait cet effet et je réalisai que son mystère se cachait dans ses yeux qui possédaient un éclat inhabituel, comme éclairés de l'intérieur. Aussi je m'accroupis devant elle et ma peau ressembla à celle d'un canard lorsque je découvris que des larmes dévalaient de ses yeux au rythme de mon propre battement de cœur, et cela malgré le temps arrêté... Si je m'éloignais d'elle, les larmes se figeaient. Si je me rapprochais, elles reprenaient vie et coulaient doucement le long de ses joues.
Pas de doute, je me trouve vraiment dans un endroit curieux où vivent des dieux et des déesses qui sortent de la compréhension et des fonctions auxquels nous, prêtres d'Amon, sommes habitués. A dix coudées derrière elle, se tenait un jeune homme que je n'avais pas remarqué à mon « arrivée » et qui regardait devant lui, comme plongé dans le doute. Je décidai alors de quitter cet endroit sinistre avant de devenir fou moi-même.
Au moment où je remis le temps en marche, une fatigue intense s'empara de moi et je sentis mon corps s'échauffer et devenir brûlant, la sueur dégouliner le long de mon dos et de mes tempes, tandis qu'un son étrange me vrilla les oreilles, de plus en plus fort, puis mes jambes se dérobèrent à mon corps et je sombrai dans l'inconscience.
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Je soulevai lentement mes paupières et sentis une présence invisible. Je regardai le plafond, j'étais bien dans ma couche. Mais mon corps vibrait d'amour. Je n'ai jamais connu cela sauf peut-être la première fois que la sève est sortie de ma verge, lorsqu'une chaleur inconnue m'enveloppa le ventre avant de me faire trembler de sensations exquises. Là, c'était une sensation similaire, mais infiniment plus puissante. Je me touchai la verge, mais elle se reposait, donc cela ne venait pas de là. J'étais moi, mais en même temps quelqu'un d'autre se trouvait dans mon corps et il, ou elle, me disait, me faisait sentir qu'il ou elle m'aimait d'un amour infini. J'avais l'impression que mon corps flottait dans cet océan d'amour, et je me vautrais dedans, je nageais dedans, n'espérant qu'une seule chose que cela ne s'arrête jamais. Puis la sensation cessa progressivement, la présence s'éclipsa sans un mot ou une pensée, et je me retrouvai à regarder le plafond, à me demander ce qui venait de se passer. J'arrêtai aussitôt le temps pour le ou la happer dans ses filets mais je ne décelai aucune trace ou lumière.
– Tu as voulu savoir lequel de tous ces dieux était le plus puissant, résonna la voix du Temps dans ma tête. Tu as vu celui qui est aussi le dieu le plus étrange et le plus attachant.
– Que m'est-il arrivé ?
– Rien, je t'ai déplacé dans le temps et dans l'espace.
C'était la première fois.
Je repensais à ce dieu cloué sur ce pilier, les bras étendus, fixé dans cette position étrange pour l'éternité. Est-ce lui qui m'a visité à l'instant ? Je ne le saurai sans doute jamais.
– Combien d'inondations me séparent de son arrivée ? demandai-je.
Comme s'il réfléchissait en fouillant dans sa mémoire éternelle, intemporelle, il fit onduler les murs qui semblèrent se transformer en eau, avec des vagues arrivant du haut pour mourir sur la pierre. Moi-même je devins liquide et transparent et je pouvais même observer des poissons nager dans mon corps...
– S'il te plaît... Tu sais bien que je n'arrive pas à m'habituer à tous tes pouvoirs.
Aussitôt je redevins solide.
– Un peu moins de deux mille inondations. Tu sais, il ne s'imposera pas tout de suite. Même pour un dieu, cela prend du temps pour en devenir un. Et il réussira même à dicter sa règle à tous les autres dieux.
– Tes paroles sont obscures...
– Dans environ quatre mille inondations, tous les royaumes de la terre décompteront les segments, les mois et les inondations à partir de l'inondation de sa naissance. Aucun dieu n'arrivera à l'en empêcher.
– Les inondations ne seront plus comptabilisées en fonction des règnes de nos rois ?
– Oui, il prendra contrôle de tous les cadrans solaires, de tous les calendriers et dans tous les pays. Le rythme de vie sera remodelé à partir de sa naissance et tous les autres dieux seront obligés de se soumettre.
Incroyable.
Etrange qu'Amon n'y ait pas songé. Etrange que personne n'y ait songé. Tout serait tellement plus simple, pour les scribes, pour les archives royales, pour tout le monde, que de compter le temps à partir de la naissance d'Amon par exemple. Ou bien d'Osiris. Avec les règnes des pharaons, on s'y perd régulièrement, surtout lorsque trois ou quatre portent le même nom. Ce dieu m'étonne de plus en plus.
– Quel est son nom ?
– Josué.
– Amon et lui se connaissent ?
– Tous les dieux se connaissent, de toutes les époques, du passé, du présent et du futur. Amon pense que c'est un dieu qui a encore la boucle de l'enfance mais il l'apprécie en raison de son enthousiasme et surtout de sa jeunesse. Il le considère comme le seul dieu oblatif. Osiris en revanche l'aime beaucoup car ils possèdent bien de points communs ensemble. On vénère les quatorze parts d'Osiris comme les quatorze étapes de la souffrance de Josué et les deux ont effectué un séjour au royaume des morts avant leur résurrection respective. Enfin, les fidèles d'Osiris fêtent la Passion d'Osiris et ceux de Josué, la Passion de Josué. Cela suffit pour créer une amitié solide. Pour ne rien te cacher, Josué s'est considérablement inspiré d'Osiris.
– Est-ce que d'autres dieux le secondent dans sa tâche ?
Les murs redevinrent des vagues d'eau, jaillissant de plus en plus haut. Ma couche commença à flotter, et moi avec, et je sentis que le Temps riait. Puis tout se remit doucement en place, les murs, le sol, le plafond, jusqu'à ma couche et la sécheresse de ma peau,
– Oui, son père et l'Esprit saint.
– L'Esprit saint ?
– Ne t'inquiète pas, personne n'a jamais su ce que c'était. Des prêtres rédigeront des millions de rouleaux essayant d'expliquer ce que c'est, sans jamais y arriver. Josué ne voulait pas faire croire qu'il était un dieu solitaire, monothéiste. Alors il a inventé ce nom et tous pensent que c'est un autre Dieu qui l'aide dans sa fonction. En vérité, sous cette appellation, il parle de moi.
– Donc tu l'aides...
– Je fais pour lui ce que je fais pour tous les autres. Je lui transmets les émotions de ceux qui l'ont choisi comme dieu. Ce que j'ai toujours fait, pour tout le monde.
– A t'entendre, on a l'impression que c'est le plus intelligent.
– Ce qui en haut est exactement comme ce qui est en bas, je te l'apprends. On parle de Josué, mais il en existe des milliers d'autres, mais tous ne sont pas aussi fins et décidés que lui.
– As-tu des dieux que tu n'aimes pas ?
– Aimer, je te l'ai déjà dit, ne veut rien dire pour moi. Tous les dieux répondent à un besoin des hommes, et les hommes répondent aux besoins des dieux. Certains dieux exigent des sacrifices humains, d'autres des sacrifices d'animaux, une minorité ne veut rien, sinon de la vénération, des fleurs, de l'encens et des prières. Josué, à nouveau, a bouleversé toutes les règles d'en haut car il a décidé que c'est Dieu qui doit être sacrifié aux hommes et pas le contraire. C'est pourquoi ses fidèles le mangent par petits bouts. Il a inversé le sacrifice. C'est lui qui se sacrifie éternellement et des générations d'hommes et de femmes le boivent et l'avalent à toutes les époques.
J'avais beau être Troisième Prophète d'Amon, habitué aux temples, aux fêtes des dieux, à leur toilette, à leur habillage et à leurs sacrifices, mais là, cela m'embrumait le cerveau. Comment des générations pouvaient-elles manger un dieu à travers le temps ? Ce dieu était vraiment bizarre.
– Comment peut-il se sacrifier ? Je ne comprends pas !
– Il a décrété qu'il s'offrait en sacrifice pour prendre tous les crimes des hommes à son compte, et à leur mort, il assume leur responsabilité à leur place.
– Tu veux dire que s'il était mon dieu, c'est lui qui comparaîtrait devant Anubis et Osiris et jugé à ma place contre la plume de Maat ?
– Oui.
– Cela n'a pas de sens. De plus, c'est injuste.
– Pourtant c'est ce qu'il fait et crois-moi il a du succès. La condition est que ses sujets doivent le manger et le boire régulièrement.
– C'est du cannibalisme ! Comment est-ce possible ?
– Ses prêtres prennent un bout de pain et au cours d'un rituel magique y transfèrent une partie de son corps. Ensuite ils prennent du vin et y transfèrent son sang avec un second rituel.
– Fascinant...
Les yeux pâles de ce dieu Josué me poursuivaient toujours. Il y avait quelque chose de profondément triste chez lui, comme si, après ce sacrifice bizarre, il n'appréciait pas tout à fait sa victoire, que le pouvoir de dieu qu'il s'est attribué dans des circonstances aussi douloureuses ne le grisait plus. C'était un dieu triste, réalisant, un peu tard, que prendre tous les crimes des hommes sur ses épaules n'était pas des plus aisés à assumer. Le prix à payer a dû être démesuré. Comme le Temps suivait mes pensées, il enchaîna :
– Oh que tu as raison. Tu ne l'as pas vu longtemps, mais tu l'as vu à un moment... crucial. Tu sais, si j'accumule toutes les époques dans lesquelles il est vénéré, tous les grains de blé de l'Egypte entière ne suffiraient pas à égaler le nombre de ses fidèles. En ce qui concerne le prix, tu es en dessous de la vérité.
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