Date : 14 JUIN 1993
DES DINOSAURES QUI FERONT DE VIEUX OS
Depuis vendredi les dinosaures se sont empares des Etats Unis. Pterodactyls Mutants, T-Rex, Velociraptors et autres Diplodocus, plus vrais que nature, ont enterre d'un coup de machoire Superman, Batman et les Dents de la mer reunis: le passe, l'informatique et la biogenetique se sont reunis pour donner naissance a une super-production absolument epoustouflante, issue du roman science pas fiction du tout de Michael Crichton.
DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ETATS UNIS PIERRE JOVANOVIC
Tous les records de l'histoire du cinéma américain ont été battus en l'espace d'une nuit. Jurassic Park, dès sa première journée de projection dans les 1412 cinémas américains, a pulvérisé le record de recettes, 2,4 millions de dollars, détenu par Terminator II, en franchissant la barre inimaginable, même pour le plus optimiste des producteurs d'Hollywood, des 3 millions, soit 3 100 000 dollars en une soirée. Nul besoin d'être devin pour affirmer, à partir de ce chiffre, que le film de Spielberg, distribué par Universal, éclipsera toutes les super-productions connues à ce jour et qu'un succès identique l'attend en France. Un tel résultat s'explique par le scénario, furieusement high-tech, qui mélange biotechnologie, génétique, paléontologie et informatique, donnant un cocktail visuel si bien réussi par Stephen Spielberg, qu'on sort du cinéma littéralement assommé.
Le film repose sur des faits parfaitement plausibles : John Hammond, un industriel millionnaire (en dollars) ayant fait fortune dans l'industrie pharmaceutique, finance une équipe de généticiens pour retrouver des moustiques conservés dans des roches d'ambre datant de la période jurassique, soit entre 195 et 140 millions d'années en arrière, dans le but de faire revivre des dinosaures. Pourquoi l'ambre ? Parce que ce fossile conserve les animaux en parfait état, malgré le temps. Encore plus fort, grâce aux prélèvements effectués sous microscope électronique, l'équipe du Dr Hammond arrive ainsi à déterminer les derniers repas de ces moustiques, à savoir des gouttes de sang de divers dinosaures qu'ils avaient piqués. Et comme chaque goutte de sang contient l'ADN complet de son porteur, à l'aide d'ordinateurs puissants, les généticiens de Hammond réussissent à isoler les codes génétiques de toutes les variétés de reptiles dont les pattes et griffes ont foulé la Terre avant que Dieu, sans doute las, ne décide de les exterminer pour laisser des forêts plus sûres pour sa prochaine création, l'Homme.
UN TERMITE VIEUX COMME LE MONDE
L'idée n'a rien de bien farfelu, loin de là. La revue scientifique "Nature" a ainsi publié dans son numéro de juin 1993 les résultats des travaux du Dr George Poinar de l'université de Berkeley et du Dr Raul Cano de l'Université polytechnique de Californie (dont les travaux ont servi de base à Michael Crichton) qui sont parvenus à cloner l'ADN d'une mouche vieille de 40 millions d'années, parfaitement conservée dans une roche d'ambre. Tour de force exécuté également par une autre équipe de bio-généticiens de New York qui a isolé l'ADN d'un insecte archiptère à quatre ailes à métamorphes incomplètes, soit un bon vieux (25 millions d'années) termite, préservé par la résine jaune fossilisée. Et si, comme cela arrive fréquemment, le code est incomplet, les bouts manquants peuvent être complétés par la suite logique de l'ADN d'un insecte proche (un cousin), et, dans le cas des dinosaures, de reptiles comme les serpents, lézards ou certaines grenouilles.
Donc ces dernières découvertes génétiques donnent l'idée au riche industriel de créer un parc d'amusement genre Disneyland avec des dinosaures, des vrais, recréés par insémination dans son centre de recherche. En clair, le premier zoo contenant toutes les variétés de dinosaures "réincarnés" en chair et en os par la science d'aujourd'hui. Et, afin d'offrir le climat le plus propice à ses bébêtes, il loue une île tropicale au large du Costa Rica qu'il baptise Jurassic Park. Deux ans plus tard, entre les grillages parcourus par 10 000 volts de dissuasion, le visiteur (comme le spectateur) contemple, incrédule et horrifié, un Tyrannosaurus Rex (le plus méchant de tous, Grrrr !) dévorant une vache en l'espace de 10 secondes. Répétons-le, c'est la parfaite vraisemblance du scénario et l'inévitable grain de sable libérant les Pentaceratops (ouf, je l'ai bien orthographié) qui confèrent au film toute son intensité. Une fois dans la salle, on est emporté par les images, particulièrement lors du passage où les Velociraptors se rendent dans les cuisines pour chercher leur repas – deux enfants ! –, scène absolument époustouflante (on frise le surréalisme) au point que, de terreur, on s'accroche littéralement au bras du voisin.
LES DINOSAURES JOUENT MIEUX QUE LES ACTEURS
"Dieu créa les dinosaures et Dieu tua les dinosaures pour créer l'Homme ; mais l'Homme tua Dieu et il créa les dinosaures." Cette réplique extraite du film le résume à merveille car pour la toute première fois dans l'histoire du cinéma, les acteurs "informatiques" ont totalement supplanté les acteurs "humains" ! Les critiques américains affirment même que les dinosaures jouent mieux que les acteurs, c'est dire si ces derniers (Sam Neill et Laura Dern) sont nuls. On se moque cependant des acteurs car les vedettes de ce film sont bien les dinosaures. Mais comment Spielberg a-t-il réussi à rendre les dinosaures si naturels et surtout à les intégrer dans les images sans que jamais l'œil ne découvre ne serait-ce qu'une seule imperfection, qu'elle soit dans l'animation, dans l'intégration aux décors ou dans l'interaction dinosaures/acteurs ? Réponse : un budget de production de 65 millions de dollars qui lui a permis d'embaucher à temps plein les meilleurs sorciers mondiaux des images de synthèse, Georges Lucas et son Industrial Light & Magic, de la 3D, Jack Horner, et de l'animation, Sam Winston lui-même, père de "Terminator II". Rien que 6 minutes d'interaction dinosaure/acteurs a nécessité 18 mois de travail de 50 informaticiens et 100 millions de francs d'ordinateurs "graphiques" pour superposer les dinosaures "digitaux", à raison de 24 images par seconde, sur chaque image tournée en extérieur. Et si l'on ajoute la concordance absolument prodigieuse des feulements et autres grognements (en quadriphonie super basses "surround" 24 pistes digitales) avec les mouvements des reptiles à l'écran, on a le sentiment qu'ils sont aussi réels que les acteurs et les décors naturels dans lesquels ils évoluent. Bref, les dinosaures de Spielberg sont sans doute aussi réels (voire plus) que ceux qui ont habité la terre des millions d'années avant nous. Et ils font vraiment peur…
DES HAMBURGERS DE DINOSAURES ?
Depuis environ deux mois, toutes les industries américaines se sont judicieusement préparées à cette invasion de Diplodocus, pressentant le succès et l'immense intérêt que le film allait susciter autour de nos amies les bêtes disparues. Et, noblesse oblige, le plus fidèle représentant de la gastronomie américaine, McDonald lui-même, a acheté les droits marketing de Jurassic Park pour ses… gobelets. Toutes les radios FM d'Amérique répètent à tout va depuis quatre jours que si vous achetez un hamburger (de viande de dinosaure ?) et une boisson, des dinosaures s'animeront sur votre gobelet, pièce de collection unique à ne louper sous aucun prétexte. Chez les marchands de journaux, difficile de ne pas remarquer le guide officiel "Jurassic Park" de toutes les races de dinosaures, trônant à côté de deux autres "Dinosaure Magazine" et "Official Dinosaures" pas officiels du tout. Il ne manque que le "Dinosaure's Daily" (le quotidien du dinosaure). En faisant vos courses, vous découvrez des bonbons de dinosaures (ils en mangeaient ?) et en allant chez un marchand d'ordinateurs, des logiciels de jeux avec les dinosaures et des CD-ROM genre "who's who" des dinosaures.
Et, si vraiment vous désirez une overdose de Diplodocus, en entrant chez le marchand de jouets, toutes les marques de dinosaures possibles et imaginables trônant sur les rayons vous font penser qu'en glissant dans votre escalier, vous avez fait un bond en arrière dans le temps. Ce qui vous est d'ailleurs confirmé le soir même en ouvrant votre boîte aux lettres pour prendre votre très sérieux "Newsweek" dont la "une" affiche un superbe Velociraptor (ou un T-Rex) toutes canines digitales dehors. Effet pratiques : les studios Universal de Hollywood projettent le film dans cinq salles en même temps (!), de 10 heures jusqu'à 22h30 non stop… Malgré cela, les files font parfois 200 mètres, files dans lesquelles plusieurs centaines de personnes portent soit un T-shirt noir à l'emblème du Jurassic Park (15
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Pierre Jovanovic
PS : Mégalosaure, c'est son vrai nom (latin Megalosaurus), dinosaure carnivore géant de l'ère jurassique.