Date fichier : 2 FEVR 1994
MAURICE JARRE, UN IMMORTEL A HOLLYWOOD
Un jour après Sophia Loren qui a attendu ce privilège pendant 30 ans, le compositeur lyonnais reçoit aujourd'hui la suprême consécration que Hollywood accorde aux plus grandes stars : l'immortalité, symbolisée par une étoile et l'empreinte de ses mains dans le béton du "Hollywood Walk of Fame".
DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ÉTATS-UNIS PIERRE JOVANOVIC
À chaque pays ses immortels. La France possède l'Académie Française, les États-Unis le "Hollywood Walk of Fame", mondialement célèbre pour ses étoiles bleues, qui garde jalousement dans le béton les mains de Marilyn Monroe, Humphrey Bogart, Gregory Peck, Kim Basinger et de tous les acteurs et producteurs dont la renommée a atteint les quatre coins du globe. Ce "Hollywood Walk of Fame" va s'enrichir aujourd'hui d'une nouvelle moulure, celles des mains du compositeur français Maurice Jarre qui ont tenu la baguette d'innombrables super-productions allant du "Docteur Jivago" pour la plus connue au "Cercle des poètes disparus" et "Ghost", pour les plus récentes. Avant la cérémonie rituelle de "réception" à Hollywood qui fera officiellement de Jarre une star en "béton" (rejoignant Sophia Loren, intronisée le 1er février !), le compositeur, couronné par 3 Oscars consécutifs, a reçu le Quotidien à son domicile de Los Angeles, constellé de diplômes internationaux, d'instruments de musique, de statuettes (César, Golden Globes, Golden Europa, British Academy Awards, Grammys, Midems, Oscars, etc.) et de poupées chinoises.
À 69 ans, grâce à ses yeux presque turquoise et à ses cheveux poivre et sel peignés en arrière, Maurice Jarre recèle une étonnante jeunesse et ce n'est pas par hasard qu'il ressemble à l'idée que l'on se fait d'un chef d'orchestre à la von Karajan. Et la future star "Made in Lyon" a avoué au Quotidien que son passage au TNP de Jean Vilar lui était bien plus précieux que ses Oscars ou l'Étoile Bleue…
LE QUOTIDIEN : Qu'est-ce qui vous a poussé à venir à Hollywood ?
MAURICE JARRE : En 1964, Hollywood m'a réclamé après avoir obtenu mon premier Oscar pour la musique de "Lawrence d'Arabie" en 1962. J'ai travaillé ensuite avec Fred Zinnemann pour un film avec Gregory Peck ("Et vint le jour de la vengeance" titre français) et sur ces entrefaites, William Wyler qui avait fait "L'Obsédé" avec Terence Stamp et Samantha Eggar, m'a demandé de venir à Los Angeles pour écrire et enregistrer la musique de son film. Pendant ces deux mois, j'ai découvert comment travaillaient les Américains et j'ai été absolument sidéré, fasciné par leurs techniques. J'ai voulu m'y établir. Columbia m'a signé un contrat pour deux autres films, ce qui m'a permis de rester six mois de plus. Par la suite, je m'y suis installé avec ma femme de l'époque, Danny Saval.
Q : Quel effet d'être une "star" sur le Fame ?
M.J. : Les stars, c'est pour les magazines. Je ne suis pas un acteur, je suis comme un écrivain. On n'est jamais des stars. J'ai eu simplement la chance formidable d'avoir pu travailler avec des personnages de grand talent comme David Lean, Peter Weir, John Huston et Schlöndorff ("Le Tambour"). L'étoile est un mythe qui correspond à un certain nombre de choses que j'ai réalisées dans ma vie ; c'est le Nobel pour un scientifique ou le Goncourt pour un écrivain. Mais cela ne va pas plus loin. Ce n'est pas pour autant que je me sens plus intelligent ou plus talentueux…
Q : Compositeur de musique de film est différent d'un compositeur tout court ?
M.J. : Un compositeur de films a une chance extraordinaire car si son film est un succès, sa musique est entendue par des millions de personnes. Un compositeur "classique" qui écrit pour un orchestre symphonique sera joué peut-être une fois ou cent fois. Mais il ne touchera jamais autant d'auditeurs comme j'ai eu la chance de le faire avec "Docteur Jivago" ou encore "Ghost" pour lequel on m'a remis un disque de platine. C'est une différence importante.
Q : Combien de thèmes avez-vous composés depuis vos débuts ?
M.J. : Environ 200 thèmes pour films et une centaine pour le théâtre (dont 70 pour le TNP) et des ballets.
Q : Si vous regardez en arrière, quel est l'élément déterminant dans votre jeunesse qui vous a permis d'atterrir sur le "Hall of Fame" d'Hollywood ?
M.J. : Les douze années au TNP avec Jean Vilar et Gérard Philipe. Les plus belles années de ma vie. Je donnerais tous les Oscars du monde pour les revivre parce que c'était une équipe formidable. Avec le cinéma, vous vous sentez intégré pendant le tournage. Mais quand le film est fini, tout se termine, plus d'ambiance ni de complicité. Au TNP, on vivait ensemble depuis les répétitions jusqu'aux rappels, en passant par les tournées qui nous ont emmenés en Allemagne de l'Est, en Russie, etc., en 1952, vous imaginez ! En même temps, c'est avec le TNP que j'ai connu Gide, Malraux, Camus, Michaux, Artaud, Brecht en Allemagne et Varèse et Cage aux États-Unis. Cela fut pour moi une formidable ouverture intellectuelle sur le monde, une expérience capitale, fantastique. Ce n'est pas une nostalgie, mais la personnalité de Vilar et sa vision du théâtre populaire m'ont marqué au fer rouge.
Q : Votre thème qui a eu le plus grand succès ?
M.J. : La musique du Docteur Jivago. Elle fut jouée aux quatre coins du globe. Un jour avec ma femme, nous nous trouvions en Éthiopie et il y avait un petit orchestre de jazz éthiopien dans l'hôtel qui l'interprétait. Le patron du restaurant, très fier, nous a aussitôt présentés, ma femme et moi, au chef de l'orchestre, en disant "C'est Dr Jivago". Et les musiciens ont dit à ma femme "Oh, Madame Jivago, merci, merci beaucoup, très heureux"... Le thème de Laura a été un succès mondial.
Q : Avec quels réalisateurs avez-vous le plus collaboré ?
M.J. : Je crois que c'est avec Peter Weir puisque j'ai dû réaliser cinq films avec lui : "L'Année de tous les dangers", "Witness", "Mosquito Coast", "Le Cercle des Poètes Disparus" et le tout dernier "Fearless". J'ai aussi beaucoup travaillé avec Richard Fleischer dans "Cracking the Mirror" avec Orson Welles et Juliette Gréco, ensuite avec John Frankenheimer ("Grand Prix", "Le Train") et Sir David Lean pour lequel j'ai composé quatre thèmes de films en 28 ans.
Q : Vos acteurs favoris ?
M.J. : Peter O'Toole dans son interprétation de "Lawrence d'Arabie" et dans "La Nuit des généraux", et surtout Gérard Philipe au TNP. Vous savez, au TNP j'avais tous les soirs devant la scène un orchestre de 25 à 30 musiciens et je le voyais essayant de perfectionner, d'améliorer inlassablement son rôle chaque soir, ajoutant toujours une nouveauté, un détail. J'ai également un profond respect pour Sean Connery, principalement pour son interprétation de "L'Homme qui voulut être roi". Une fois de plus, à la base, ce sont tous des acteurs de théâtre.
Q : Un réalisateur pour lequel vous auriez vraiment aimé composer ?
M.J. : Oui, Fellini. Mais il avait son compositeur attitré, Nino Rota, qui comprenait parfaitement son univers. Cela aurait été très difficile pour moi d'entrer dans son univers si particulier, comme d'ailleurs ceux d'Ingmar Bergman ou de Kurosawa qui sont des exceptions, des univers clos à l'opposé des Spielberg, Peter Weir ou Sir David Lean qui peuvent passer d'un monde à un autre sans problèmes. Néanmoins, comme j'ai eu l'occasion de composer pour Schlöndorff, Visconti, Hitchcock et John Huston, entre autres, cela ne m'a pas trop frustré parce que ce furent des expériences particulièrement enrichissantes.
Q : Vous croyez à la Muse qui inspire le compositeur comme l'a illustré Woody Allen dans le film "Alice" ?
M.J. : Au sens romantique du terme comme Lamartine, Chopin ou Liszt au bord du lac de Garde attendant l'inspiration ? Non, l'inspiration ne me vient pas à 4 heures du matin où je me réveille en disant "ah, une idée, vite que je sorte ça de mon cerveau". Stravinsky a été le premier à dire que l'inspiration vient lorsque vous vous mettez devant votre bureau à 9 heures du matin et qu'à 11 heures vous avez enfin une idée.
Q : Comment travaillez-vous ?
M.J. : En général, le réalisateur me donne le script à l'avance ce qui me permet déjà d'avoir une idée des ambiances, des rythmes pour chaque scène. C'est un travail tellement précis et mathématique que vous êtes obligé d'écrire votre musique à la dixième de seconde près en raison des minutages. Et vous ne pouvez vous lancer que lorsque le film est terminé. En général d'ailleurs, le producteur vous demande de composer le thème en trois jours, parce que le tournage a pris du retard. J'ai écrit "Lawrence d'Arabie" en six semaines pour deux heures de musique ! Ensuite, l'orchestre interprète le thème avec le film projeté devant lui. Je dirige toujours mes partitions.
Q : Combien de mariages dans votre vie ?
M.J. : Trois divorces, dont deux très coûteux (rires). Lorsque j'ai rencontré ma femme actuelle qui est chinoise, je possédais en tout et pour tout 3 valises. Mon divorce d'avec Danny Saval a été terrible. Je me suis retrouvé à 58 ans avec seulement trois valises, sans maison, ni voiture ! Croyez-moi, cela fait un drôle d'effet. Mais lorsque vous recommencez à zéro et que vous n'avez plus 18 ans, vous êtes poussé par une sorte d'énergie qui vous permet de rester physiquement et intellectuellement jeune et vous donne une autre philosophie de la vie. En fait, depuis mes divorces je n'ai plus aucun sens de la possession…
Q : Vous croyez au hasard ?
M.J. : À la chance, oui. Arriver au bon moment constitue un facteur déterminant, c'est pour cela que je suis assez superstitieux et avec l'aide de ma femme, je laisse les choses se faire d'elles-mêmes. Vous savez lorsque vous voyez la mort arriver droit sur vous, cela change votre perception des choses. En 1945, lorsque les Américains bombardaient la gare Perrache de Lyon, on voyait parfaitement le trajet du chapelet de bombes faire un écart brusque et se diriger droit vers notre balcon où je me trouvais avec ma mère et notre bonne. Nous avons juste eu le temps de nous couvrir la tête avant que toutes les vitres n'explosent. Et je me souviens de ma mère disant à la bonne "regardez cet imbécile (moi), il a encore ses pantoufles !" Parce que pour ma mère, on doit mourir la tête haute, avec ses souliers !!! Quoi que vous fassiez, votre nom est écrit dans le "grand livre". Et je me dis que se bagarrer pour 3 francs de plus dans le contrat ou pour que votre nom soit plus gros à l'affiche n'a aucune importance. Si vous avez la chance d'aimer ce que vous faites, vous êtes heureux. C'est mon cas en ce moment.
Pierre Jovanovic