Les Anges ont toujours le dernier mot...
    Dédicace à DAMMARIE LES LYS samedi 26 sept 2026 Centre Culturel Leclerc 544 Av. André Ampère de 14h à 18h environ    
Titre PJ 2021
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quotidien de paris

[ Quelques articles écrits soit dans le Quotidien de Paris (80%), soit sur le système Missive de France Câbles et Radio, entre 1991 et 1996. Notez que le protocole de courrier électronique de l'époque n'acceptait pas les accents (NOTE: ils ont été reaccentués par l'IA de Deep Seek en juin 2026). Ils sont livrés ici tels quels, sans SR et certains sans accents, à titre de documents historiques, et aussi pour retrouver l'ambiance des années 90 ]



1993

MADAME BUTTERFLY ETAIT UN HOMME

Hollywood s'est inspiré de l'histoire du diplomate français Bernard Boursicot tombé amoureux "d'une" espionne/ chanteuse d'opéra chinoise pour réaliser "M. Butterfly", un film aussi provocant et équivoque que poétique et troublant sur la bisexualité et l'androgynie. Et pour la première fois, les ligues de morale américaines n'ont pas crié au scandale. Normal, le héros n'est pas Américain mais Français! Un film promis au succès en Europe et qui rappellera d'émouvants souvenirs à tous les maoïstes des années 70.

 Madame Butterfly etait un homme


DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ÉTATS-UNIS PIERRE JOVANOVIC

Incontestablement nous nous trouvons dans une période de transition: que les ligues de morale ne s'étonnent plus qu'un homme tout nu fasse des déclarations d'amour à un autre homme, habillé celui-là, dans un fourgon cellulaire parisien sur les centaines d'écrans de la très prude Amérique, constitue un tour de force! "M. Butterfly" n'a pas provoqué de scandale car d'une manière extrêmement élégante, le réalisateur David Cronenberg a maîtrisé avec finesse, subtilité, mais aussi ennui parfois, l'histoire pour le moins curieuse de ce fonctionnaire de l'ambassade de France de Pékin tombé amoureux d'une chanteuse d'opéra de 17 ans. Cette affaire d'espionnage avait fait couler beaucoup d'encre sarcastique lors du procès parisien puisque Boursicot et sa/son concubin(e) ont été arrêtés à Paris par la DST pour "intelligence avec une puissance étrangère", et traduits devant la justice en 1986. Et à l'époque, la question que bon nombre de diplomates, magistrats, journalistes et surtout d'inspecteurs de la DST se sont posé "comment Boursicot a-t-il pu passer autant de temps -vingt ans- dans les bras de sa jeune "chanteuse" sans jamais remarquer que c'était un homme, comme il l'affirme?".

Réponse d'après l'enquête menée par l'écrivain Joyce Wadler, auteur d'un livre sur la vie Boursicot, le chanteur d'opéra était capable de rentrer ses parties génitales dans son corps (une pratique très fréquente dans les pays asiatiques), ne laissant à notre diplomate que la vue d'un trait très féminin. Par ailleurs, comme il n'occupait pas le poste de conseiller culturel, il ne pouvait pas savoir que dans les opéras chinois, comme dans le Kabuki japonais, les femmes sont toujours interprétées par des hommes. Certes, c'est un peu tiré par les poils, pardon par les cheveux, mais si l'on admet que Bernard Boursicot était aussi myope qu'aveuglé par son amour pour le/la jeune Shi Pei Pu, on peut, dès lors, à peu près arriver à le comprendre. Nul doute néanmoins qu'il a dû être follement amoureux de cette beauté travestie et qu'une fois le pot aux roses découvert, il n'a, finalement, rien dû trouver à redire... d'autant que les services de renseignement chinois le faisaient chanter.

 Madame Butterfly etait un homme Jeremy Irons

Bref, cette fragile frontière entre une femme et un androgyne a permis à Cronenberg de réaliser un film intimiste avec des personnages évoluant dans la Chine de la pré et post révolution culturelle, et de capturer avec une certaine justesse, petit livre rouge en mains, l'un des aspects les plus curieux de la diplomatie française, sa fatuité. Dès lors, le spectateur assiste aux glissements progressifs de la politique maoïste, de la diplomatie française et de ceux qui s'opèrent chez Bernard Boursicot (qui gagne au change, héritant d'un Jeremy Irons "hypnotique" selon le New York Times) faisant sa cour progressive à Shi Pei Pu, interprété par John Lone parfois vraiment très troublant, malgré ses mains de camionneur qui nous éloignent considérablement de la nature même l'androgynie embarrassante du vrai Shi âgé de 17 ans au moment des faits.

La vie de Boursicot a d'abord inspiré l'écrivain David-Henry Hwang dont la pièce de théâtre racontait l'idylle sur la trame de l'opéra de Puccini. La japonaise délicate se transformait en travesti chinois et le marin au sang chaud en diplomate myope. Et Cronenberg, d'habitude plus porté sur les films où le sang et le sexe coulent à flots, touché par la pièce, a décidé de la transposer à l'écran où Boursicot devient René Gallimard et Shi Pei Pu, Song Liling.

Le résultat est pour le moins curieux: malgré les moyens financiers de Hollywood (tournages à Paris, en Chine, 8.000 costumes, une armée de figurants maoïstes, etc.) on a le sentiment d'évoluer dans l'univers intimiste du film français où les histoires d'amour impossibles sont toujours sanctifiées par la mort. Pour cette raison, ce film (très proche du "Mari de la Coiffeuse") sera bien accueilli en France et nous explique aussi pourquoi aux États-Unis la critique l'a assassiné d'un côté tout en encensant le jeu des acteurs de l'autre! "M. Butterfly" reste néanmoins un film terriblement équivoque, déconcertant et troublant. À Los Angeles où le Quotidien a vu "M. Butterfly", un tiers des spectateurs a quitté la salle au milieu du film alors que le reste des spectateurs a applaudi à tout rompre au générique de fin!

Une chose est sûre, le très équivoque Monsieur Butterfly français de Cronenberg est bien plus pathétique que la Butterfly-San nipponne de Puccini, sans doute parce qu'il ne condamne pas le diplomate. Et c'est peut-être très romantique, comme dans le film 'The Crying Game", d'être amoureux d'une femme lorsqu'on ne sait pas qu'il s'agit d'un homme...

Pierre Jovanovic

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